Il est sans doute faux de penser qu’on apprend le tango dans les cours

Il est sans doute faux de penser qu’on apprend le tango dans les cours. On n’y acquiert que les outils, quelques outils, plus ou moins bien transmis. La partie la plus importante du tango, son essence, échappe à tout discours, on s’en imprègne à travers la pratique, essentiellement dans la milonga. C’est la transmission de façons d’être ensemble par absorption de modèles généralement non verbaux, qui sont à décrypter.
On pourrait esquisser très rapidement des points de repère historiques.
A l’origine, ce sont des populations d’origines variées, marginales, déclassées, qui se créent une nouvelle culture à travers la danse et la musique, dans le Rio de la Plata.
Ensuite les classes moyennes de Buenos Aires surtout s’approprient cette culture et la transforment pour en faire un instrument d’intégration sociale.
Vient le temps de la renaissance après une longue éclipse. Le tango dit la réintégration sociale après la dictature militaire.
Très vite apparaît ou s’exacerbe un double mouvement contradictoire. D’un côté la prise de conscience et la valorisation de l’intimité de l’abrazo et de sa richesse infinie. De l’autre la recherche du spectaculaire. Le tango comme instrument de promotion sociale. Le monde entier est conquis, et la contradiction s’intensifie.
Dans la milonga aujourd’hui, il devient de plus en plus difficile de vivre dans cette contradiction. Pour accéder à tout ce que l’abrazo nous offre en vérité, il faut beaucoup de conditions: des professeurs responsables, des danseurs et danseuses conscients de ce qu’ils font, des organisateurs qui aient une éthique, des DJ au service de la milonga. Des acteurs qui sachent un tant soit peu de quoi est fait le tango et d’où il vient.
La milonga reflète notre monde. Nous ne savons pas où nous allons, pas plus que ceux qui nous ont précédés. Tout ce que nous pouvons faire, c’est danser de tout notre coeur. Un coeur relié à d’autres coeurs, avec une conscience et une histoire.
